La crise des "law schools" aux États-Unis

Par Philippe Melot le lundi 18 mars 2013
Legal Education

La crise économique n’épargne personne, pas même ceux qui, aux Etats Unis, sont considérés depuis longtemps comme des riches : les « lawyers ». Dans ce pays fondé sur la règle de droit, le marché des avocats semble inépuisable non seulement parce que tout fait l’objet d’un contrat écrit, mais aussi parce que les « punitive damages » accordés par les tribunaux ont développé une « compensation culture » qui incite au procès. Sans parler des « class actions », également très rémunératrices pour les avocats qui raflent 50% des sommes gagnées pour les milliers de plaignant qu’ils fédèrent. Bref, l ’Eldorado des avocats, se traduisant depuis des décennies par un afflux massif de candidats vers la profession. Mais voilà que la modèle se fissure et craque depuis cinq ans, provoquant à l’américaine une réaction vive des parties prenantes : les candidatures dans les « law schools » se sont effondrées de 50%. Les étudiants votent avec leurs pieds. Risquons-nous le même phénomène en France ?

La dette étudiante : jusqu’où ?

Les études sont chères aux USA : 40 000 $ par an environ de frais de scolarité, autant pour la nourriture et le logement, comptez donc pas loin de 100 000 $ pour passer une année dans une bonne université américaine. Et les études juridiques sanctionnées par le JD (Juris Doctor) durent trois ans. La majorité des étudiants contractent des emprunts pour financer leurs études, et le montant moyen d’endettement des étudiants en droit est de 125 000$. Moyen. Certains partent dans la vie avec 200, 300 000 $ de dettes. Aux Etats Unis, l’endettement n’est pas redouté comme en France, car culturellement on vit à crédit en pariant sur l’avenir avec optimisme et confiance en soi. Surtout quand on est assuré, comme ce fut le cas pendant des décennies, de trouver immédiatement un job d’avocat bien rémunéré- salaires de départ de l’ordre de 160 000 $ dans les grandes firmes de Wall Street- et d’arriver pour les meilleurs à des rémunérations à 7 chiffres.

Des honoraires en déclin

Mais voilà : la crise qui fait resserrer les boulons partout, a appris aux clients à négocier les honoraires, et hormis sur les grandes opérations boursières et de M&A, les revenus des cabinets d’avocats ont baissé, entrainant des faillites et des vagues de licenciements. Par ailleurs l’internet, en facilitant l’accès aux documents types et au savoir juridique, fait disparaître toute une partie du marché des avocats externes au profit des juristes et paralégaux salariés des entreprises. Dans ce contexte les embauches des cabinets se raréfient, et certains jeunes avocats ne trouvent que des jobs mal payés ne leur permettant pas de rembourser leurs dettes. Le mythe de l’avocat riche est en train de s’effondrer, et les victimes en sont les étudiants et les law schools.

Des law schools inadaptées ?

Pendant les « fat years », les grands gagnants du systèmes ont été les écoles de Droit et leurs enseignants : les étudiants affluents et payant des frais de scolarité toujours plus élevés, les professeurs sont rémunérés généreusement pour enseigner 150 heures environ par an, bénéficier des vacances universitaires , d’une « tenure » c’est à dire de la sécurité de l’emploi, d’une année sabbatique tous les 7 ans, et du prestige de la fonction, sans avoir comme les avocats à affronter les clients et la pression du time sheet avec les 6 à 8 heures facturables minimum par jour. Le rêve… un rêve qui prend l’eau. Les instances universitaires, l’American Bar Association, le Ministère de la Justice ont créé une cellule de crise dont les premières conclusions sont connues : passer la scolarité de trois à deux ans pour diminuer d’un tiers le coût des études, renforcer les enseignements pratiques et professionnels au détriment des cours théoriques, pratiquer l’alternance entre les stages et les enseignements comme en internat (residency) de médecine.

Une leçon pour la France ?

Le système français est différent, on le sait : les universités sont gratuites pour l’étudiant et payées par l’impôt de tous. Pour autant de nombreux étudiants en droit suivent des formations complémentaires ou parallèles payantes, entre 8000 et 16 000 Euros par an : les mastères spécialisés, les écoles de commerce, l’école de droit de Sciences Po Paris, la toute nouvelle HEAD, les LLM à l’étranger. Mais rares sont les étudiants français endettés au niveau de leurs homologues américains. Heureusement d’ailleurs car les rémunérations de départ sont de l’ordre de 35 K€, hormis quelques cabinets internationaux. Donc à priori ce n’est pas une crise de l’endettement qui provoquerait une désaffection des études juridiques. En revanche, on constate depuis quelques années une réticence des clients à payer les taux horaires pratiqués pendant les décennies précédentes. Quant au phénomène internet, il est universel, et affecte le marché du droit en France comme ailleurs, en renforçant l’internalisation des fonctions juridiques au sein de l’entreprise. Il ne serait pas étonnant que la rentabilité moyenne des cabinets d’avocats d’affaire décline, et en conséquence les revenus des avocats. Parallèlement de nombreux avocats cherchent à être salariés en entreprise. L’aventure de la profession libérale avec ses satisfactions profondes mais aussi ses difficultés et risques, tente de moins en moins de jeunes avocats. Pour autant les débouchés sont assurés. Contrairement aux Etats Unis où devenir « lawyer » signifiait devenir riche, en France juriste et avocats, a défaut de s’enrichir, seront à l’abri du chômage.

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