Le directeur juridique, saint et super héro ?

Par Philippe Melot le lundi 02 février 2015
Management des Directions Juridiques

Depuis quelques années la fonction juridique en entreprise a pris de l’importance sous l’effet notamment de la mondialisation et de l’élévation des standards éthiques de entreprises (lutte contre les paradis fiscaux, la corruption, les pratiques anticoncurrentielles). Du coup le Directeur Juridique, de simple technicien du droit, est devenu, surtout aux Etats Unis, un "General Counsel" stratège, gardien de l’éthique et du respect de la conformité. Un récent article de Benjamin W. Heineman, Jr. (« The General Counsel as Lawyer-Statesman »), General Counsel bien connu de General Electric, en donne une illustration hyperbolique. Il décrit ce que le General Counsel idéal "doit " ("should" and "must" ) être : un "Lawyer Stateman" à la fois stratège de l’entreprise, partenaire du business, gardien de l’éthique et des valeurs , organisateur de la conformité, initiateur des politiques publiques vertueuses de l’entreprise, responsable de la cellule de crise...

Tout cela est magnifique et plein de vertu, mais dans la vraie vie qui a les moyens d’incarner ce rôle de héros et saint dans l’entreprise ? Car il ne suffit pas de déclamer les pratiques vertueuses, il faut les concrétiser. Or deux obstacles majeurs semblent exister : la résistance des autres dirigeants de l’entreprise à voir le Directeur Juridique prendre une telle importance, d’une part, et les limites de la formation des Directeurs Juridiques d’autre part.

La première résistance vient de l’intérieur de l’entreprise elle-même : les Conseils exécutifs et autres Comex sont le théâtre de puissantes rivalités entre personnes généralement bien armées. Chacun cherche à exercer son influence, à se faire valoir, le cas échéant à devenir Calife parmi les Califes. Le Directeur Juridique, tenant d’une expertise relativement précise, n’est pas vu comme ayant vocation à s’immiscer dans l’ensemble des opérations de l’entreprise, et en particulier la stratégie qui relève de la Direction Générale et/ou du marketing. Le Directeur Financier en particulier, qui détient les cordons de la bourse -le nerf de la guerre- voit souvent d’un mauvais oeil la montée en puissance d’une fonction juridique longtemps -et encore souvent- rattachée à la finance. Ainsi le Directeur Juridique ambitionnant la position de Saint Super héros que Ben Heineman décrit devra-t-il s’attendre à bien des luttes intestines avant d’y parvenir. Une bonne ancienneté dans l’entreprise, des réseaux internes efficaces, une forte légitimité technique, un grand sens politique, une connaissance approfondie des business de l’entreprise, semblent nécessaires à la réussite.

Le deuxième obstacle réside dans la formation de base des Directeurs Juridiques : en France l’Université forme des techniciens du droit. La méthode des cas, l’approche économique des questions juridiques, les politiques d’entreprise, la finance y sont peu ou pas abordées. Sauf exceptions les Directeurs Juridiques sont sortis de leurs formations excellentes juristes mais rarement des businessmen. D’aucuns font ensuite des MBA, et bien-sûr ils apprennent par l’expérience. Mais la formation des juristes en France manque cruellement de programmes pluridisciplinaires de haut niveau permettant aux Directeurs Juridiques d’acquérir ces compétences managériales indispensables pour remplir les missions complexes que d’aucuns comme Ben Heineman voudraient leur assigner.

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