Marché de l'emploi des "lawyers" aux États-Unis : la fin du pays de Cocagne ?

Par Philippe Melot le jeudi 20 janvier 2011
Recrutement juridique

Un article alarmant sur les "law schools" américaines secoue depuis quelques jours les milieux juridiques outre atlantiques ("Is law school a losing game?" par David Segal, The New York Times, 8 janvier 2011). Il constate l’effondrement des embauches dans les cabinets d’avocats américains, alors que les "law schools" continuent d’attirer des milliers de candidats persuadés qu’un diplôme de droit constitue le sésame pour une carrière lucrative.

Les États-Unis ont de tout temps été le pays de cocagne pour les "lawyers" : société fondée sur le contrat entre individus libres, sur le droit et le juge comme régulateurs des conflits, sur la primauté de l’individu sur l’Etat ; société où les "class actions" contre les grandes entreprises prospèrent, où toute minorité affirme ses droits avec véhémence, culture de compensation où tout différend peut donner lieu à des dommages intérêts punitifs parfois impressionnants : bref, la Mecque des avocats .

Il n’est pas étonnant dans ce contexte général, et plus particulièrement dans la crise économique et de l’emploi dont le pays sort à peine, que les carrières juridiques soient considérées comme la valeur refuge par excellence. Aussi les laws schools qui permettent de décrocher le sésame du "JD" (Juris Doctor) sont elles depuis toujours assaillies de candidatures. On le comprend : aux États-Unis l’enseignement est un business comme un autre, et les droits d’inscription aux law schools sont élevés, variant de 20 000 $ par an dans les universités publiques à plus de 48 000 $ pour les privées les plus prestigieuses telles Harvard, Yale ou Stanford. À ces droits de base s’ajoutent bien sûr les frais de logement et de nourriture. Les étudiants des Law Schools sont tous déjà diplômés d’une université (4 années d’études aux mêmes tarifs annoncés ci-dessus). La grande majorité des étudiants ont accès à des prêts publics à très faible taux, et beaucoup partent dans la vie professionnelle avec 200 ou 250 000 $ de dettes. Pas de problème quand on sort de Harvard Law School et que l’on décroche un job de collaborateur à 150 000 $ par an dans une grande firme de la côte est. Mais c’est là que le bas blesse. Pour attirer les étudiants, les "Law Schools" publient des statistiques affirmant que plus de 90 % de leurs étudiants ont trouvé un emploi dans les six mois de leur sortie de l’école et que le salaire de départ avoisine les 160 000 $. Ces statistiques leur permettent de figurer en bonne place dans les classements sur lesquels se basent les candidates pour choisir leur law school.

Malheureusement, constate David Segal, aucun organisme ne vérifie ces statistiques et leur méthodologie ; aussi le diplômé "Juris Doctor" barman chez Starbucks est il compté comme ayant trouvé un job moins de 6 mois après sa sortie : on omet juste de préciser la nature du job et le salaire. Ainsi des milliers d’étudiants (43 000 en 2009) participent ils à enrichir les professeurs de droit, parmi les mieux payés du monde académique aux US, pour décrocher un diplôme de "lawyer" certes valorisant socialement mais dont les débouchés et les revenus sont de plus en plus incertains.

Quels enseignements en tirer pour la France ? Même si les études de droit sont gratuites ici, les étudiants doivent très tôt réfléchir au marché du droit qui les attend ; car ce marché est extrêmement contrasté. La crise a frappé ici aussi, et les rémunérations dans les cabinets d’avocats n’iront pas à la hausse, sauf exceptions. Les entreprises ont compris que les honoraires d’avocats pouvaient se négocier, et le décalage entre les taux horaires annoncés et ceux acceptés par le client sont de plus en plus significatifs. Le marché de l’emploi des jeunes juristes est très concurrentiel, et un Mastère, un LLM et/ou une école de commerce sont devenus un minimum requis. Une saine concurrence s’est établie entre Sciences Po avec son Ecole du Droit, Paris 2 et les mastères spécialisés droit et management des grandes écoles de commerce, pour former des étudiants en droit plus préparés aux réalités du marché. Toutes ces initiatives sont excellentes. Mais ne nous leurrons pas : pas plus qu’aux États-Unis, s’engager aveuglement dans des études de droit en y voyant le sésame pour une carrière lucrative est une erreur : une analyse fine du marché, des spécialités porteuses et des qualités requises est plus que jamais indispensable.

Cette chronique a été publiée le 19 janvier 2011 sur le site du Village de la Justice.

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